Char Camus

 

Albert Camus et René Char, l’histoire d’une amitié

par Maurice Petit, membre titulaire, séance 15 mai 2017

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      Albert Camus et René Char, l’histoire d’une amitié : tel est le titre de la brillante conférence prononcée par M. Maurice Petit, membre titulaire. Leur relation a porté sur la période 1946-1960, « celle de deux grands artistes et créateurs au cœur d’une amitié vibrante et fraternelle vécue pendant quatorze ans avec autant d’intensité que de pudeur et de délicatesse ».

      Les deux écrivains ont quelques points communs. Char (né dans le Vaucluse) comme Camus (né en Algérie, terre française) sont deux provinciaux attachés à leur terre natale qu’ils évoquent dans leurs œuvres. L’expérience de la Résistance les rapproche également. Après la guerre, ils vivent à Paris, une ville qu’ils n’aiment pas mais dont ils sont… voisins de palier ! Tous deux ont aussi recherché, leur vie durant, les femmes. En réalité, ce sont leurs préférences littéraires respectives qui auraient pu les séparer, Camus lisant peu la poésie et Char appréciant peu le genre romanesque. Char écrit très jeune ses premiers poèmes et se lie à Aragon, Breton, Eluard et Desnos ; ses écrits resteront l’une des œuvres poétiques majeures du XXe siècle. Quant à Camus, marqué par une enfance difficile, il rencontre Char chez Gallimard, devient le rédacteur en chef de Combat et publie La Peste en 1947.

 

 

      Au début de l’automne 1947, Camus et Char se retrouvent à L’Isle-sur-Sorgue. Après un premier échange de correspondance, ils manifestent l’envie de faire plus ample connaissance. En 1948, René Char dédie Fureur et Mystère à Albert Camus que ce dernier apprécie à sa juste valeur. En 1949, tous deux adressent à Combat un texte écrit conjointement et relatif à la situation en Algérie, Camus étant révolté par l’aveuglement et l’incurie du gouvernement colonial. C’est l’époque où celui-ci traverse de difficiles moments avec son épouse Francine ; s’y ajoute une rechute dans sa vieille maladie. Mais la correspondance entre les deux écrivains prend de l’ampleur, chacun donnant son appréciation sur les écrits de son ami. Le vouvoiement est de règle ; il en sera toujours ainsi entre deux hommes qui se vouent un grand respect. Le 16 juillet 1951, Char écrit à Camus : « Je voudrais vous redire combien votre existence me rassure et m’éclaire. C’est dans mon affection pour vous que ce sentiment passe et dans mon admiration pour votre œuvre, ma constante compagne ».

      A partir des années 1952 et jusqu’en 1957 (année où Camus reçoit le Prix Nobel de Littérature), les deux écrivains traversent une période de doute quant à leurs créations. Le 26 octobre 1951, Camus écrit à Char :« Ce que vous savez peut être mal, c’est à quel point vous êtes un besoin pour ceux qui vous aiment et qui, sans vous, ne vaudraient plus grand-chose. Je parle d’abord pour moi qui ne me suis jamais résigné à voir la vie perdre de son sens et de son sang… ».

      La correspondance échangée entre les deux écrivains devient de plus en plus "amicale" ; elle marque toute l’affection qu’ils se portent mutuellement. « Continuez d’être celui qui parle dans ce très beau poème, Le Deuil des Névons, dont j’aime l’émotion légère et profonde, … celui que j’aime et que j’admire », confie Camus à Char (octobre 1953). Et Camus de bien se faire comprendre : « Je suis votre ami, j’aime votre bonheur, votre liberté, votre aventure en un mot, et je voudrais être pour vous le compagnon dont on est sûr, toujours » (septembre 1957). Quant à Char, évoquant le Prix Nobel attribué à son ami, il ne manque pas de lui répliquer : « Mon cœur d’ami est en fête. Je n’ai pas oublié combien ça fait plaisir… J’ai pour vous la plus attentive, la plus confiante affection ».

    En 1959, Camus entamera à Lourmarin la rédaction du Premier Homme, roman d’une enfance dans l’Algérie de la colonisation, mais aussi une œuvre où dit-il : «  Je vais parler de ceux que j’aime et seulement de ceux-là ». Il trouvera la mort le 4 janvier 1960, près de Sens, dans un accident de voiture que pilotait l’éditeur Michel Gallimard, qui décèdera quelques jours plus tard .Char aurait du être du voyage mais sa très grande taille lui fit préférer un autre moyen de transport . Le destin…

    Les deux hommes ont vécu dans la solitude ce qui explique en partie du moins cette amitié aussi profonde que rare. Maurice Petit souligne : « Pour ces deux artistes, il ne peut y avoir l’art d’un côté et les confrontations avec les réalités et les engagements d’une vie d’autre part. Il y a la création et il y a les hommes avec qui nous vivons et en qui nous devons espérer, avec amour et lucidité… ». En conclusion, le conférencier cite quelques lignes de L’Eternité à Lourmarin (1960), de René Char : « Dans la constance des cœurs expérimentés, l’amitié ne fait le guet ni l’inquisitionne. Deux hirondelles tantôt silencieuses, tantôt loquaces se partagent l’infini du ciel et le même auvent. Chacun peut recevoir la part de mystère de l’autre sans en répandre le secret ».

      Le président Philippe Bécade apportait sa conclusion à cette remarquable conférence, soulignant : « Merci pour cette très émouvante promenade épistolaire entre ces deux êtres d’exception qui ont marqué le XXe siècle. Deux êtres qui ne pouvaient que se rapprocher et qui avaient un autre point commun : le sport, Albert Camus ayant une passion pour le football et René Char ayant comme violon d’Ingres le rugby. On aurait aimé être derrière la porte pour écouter leurs conversations… ».