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Lucrèce, un poète à la philosophie humaniste pour temps de crise

par Madeleine Carenco, séance du 8 janvier 2018

      Pour la première séance de cette année 2018, l’Académie recevait Madame Madeleine Carenco, parrainée par Jacques Carral qui a retracé son itinéraire autour de l’excellence républicaine et  sa vocation déterminée pour le partage et la transmission des savoirs, mobilisant pour ce faire tout un arsenal d’inventivité pédagogique efficiente et reconnue.

     Dans sa réponse, elle a tenu à exprimer toute sa gratitude pour ceux qui l’avaient comprise et appuyée dans sa dynamique : « on ne grandit pas tout seul », dit- elle pour marquer sa reconnaissance à leur égard.

      Puis, selon le rite académique, faisant l’éloge de son prédécesseur au 5ième fauteuil, elle souligne la personnalité et l’originalité du docteur André Serres, conférencier érudit et éloquent. Titulaire d’une chaire d’histo-embryologie, licencié en psychologie et psychophysiologie, mais aussi passionné d’architecture romane, par l’histoire locale et celle du protestantisme, cet esprit aux multiples facettes portait toujours haut la dimension humaniste dans son travail comme dans ses recherches

     La conférence de Madeleine Carenco nous emporte ensuite, par son enthousiasme communicatif et la limpidité de son propos, vers une découverte structurée et éclairante du De rerum natura de Lucrèce.

 

 

      Contextualisant le poème dans la grande crise politique, religieuse et morale, véritable délitement de la république romaine, elle le présente comme un manuel de savoir-vivre dans ces temps d’incertitudes, de désarrois et de fantasmes.

    L’absolue fidélité de Lucrèce à son maître Epicure transparaît tout au long du poème qui vise à faire partager une éthique fondée sur une théorie critique de la connaissance (la canonique) puis sur un  approfondissement de la connaissance de la nature (la physique).

     La  canonique démontre que toute connaissance provient de nos sens et que la raison y est subordonnée, l’observation permet l’explication rationnelle des phénomènes qui évacue l’intervention des  dieux. Une fois la méthode mise en œuvre, on peut se rassurer par la raison épicurienne, bâtie sur la connaissance de la matière et de l’univers qu’est  la physique. L’observation met à jour que tout est composé d’une multitude d’éléments ultimes, insécables (atomes en grec, corpora prima : corps premiers en latin) qui, par leur chute dans le vide, s’agglutinent, par le clinamen (inclinaison, déviation), s’entrechoquent  et constituent l’univers que nous voyons.

     On arrive là à une explication du monde sans causalité divine ;  dès lors, sans inquiétude ni angoisse,  l’esprit libéré de ses tourments insidieux, car créés par lui-même, doit construire son destin et sa sérénité. Cela induit une éthique de la responsabilité et de la liberté. Il faut apprendre à régler nos désirs car l’atomisme peint par Lucrèce fonde, par le clinamen, la liberté humaine. Lucrèce fait sienne la distinction épicurienne entre désirs naturels et nécessaires à contenter (manger, boire et dormir), désirs naturels non nécessaires à satisfaire parfois (sexualité) et  désirs non naturels et non nécessaires à supprimer (recherches des artifices et de tous excès).

     Libérés de la crainte des dieux et de la peur de la mort, les humains évacuent la peur du châtiment. La mort, fin de tout,  devient une valeur positive qui fonde les valeurs humaines, permettant de vivre en paix.

     Madeleine Carenco ne se prive pas de mentionner que bon nombre des intuitions d’Epicure et de Lucrèce ont pu être vérifiées scientifiquement bien des siècles plus tard, théorie de Darwin, physique moderne…

    Mais il ne faut surtout pas oublier que le De rerum natura  est un poème dans lequel Lucrèce dépasse la démonstration théorique par la force créatrice de la poésie et qui a pour but d’entraîner Memmius, son dédicataire,  à l’adhésion, comme Madeleine Carenco a su le faire avec la salle comble de cet après- midi qu’elle a transformée en auditoire conquis.