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jpg apollinaire blesse 1916Apollinaire blessé (1916)

 

Artistes et écrivains dans la tourmente de la Grande Guerre

par Philippe Bécade, membre titulaire, ancien président

Séance solennelle du 16  décembre 2018

          

 

     La séance solennelle de l’Académie s’est tenue le dimanche 16 décembre au théâtre Olympe-de-Gouges sous la présidence de M. Jean-Luc Nespoulous. Mme Brigitte Barèges, maire de Montauban et M. Ghislain Descazeaux, représentant le Président du conseil départemental, Christian Astruc, honoraient de leur présence cette séance. M. Pierre Besnard, préfet de Tarn-et-Garonne, pris par d’autres obligations avait été contraint à annuler sa participation.

     Jean-Luc Nespoulous ouvrait la séance en soulignant l’intense activité de l’Académie, rappelant le rôle important qu’elle joue dans la vie culturelle montalbanaise et en indiquant les points forts de son évolution actuelle et de ses perspectives d’avenir.

     Il concluait par ces mots : « Au fil des ans, l’Académie n’est ni tout à la fait la même ni tout à fait une autre, » reprenant un bref fragment du poème de Paul Verlaine « Mon rêve familier » (dans les Poèmes saturniens). Certes, poursuivait-il, « Verlaine parlait sans doute d’une femme inconnue, idéale, fantasmée… mais certainement jeune. L’Académie est une « vieille dame de 274 ans mais il n’est pas interdit de rêver, de la servir, voire de l’aimer ».

     Après une intervention de Mme Brigitte Barèges, intitulée « Les promenades historiques retrouvées », le secrétaire de l’Académie, M. Jean Luiggi, faisait le bilan du travail de la "noble institution" au cours des douze mois écoulés

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            Il revenait à M. Philippe Bécade, ancien président, de présenter une conférence passionnante et particulièrement documentée sur le thème : « Artistes et écrivains dans la tourmente de la Grande Guerre ». La guerre 1914-18 a profondément "pénétré" les écrivains et les artistes, faisant parfois de l’écriture de leurs livres ou de la conception de leurs œuvres les thèmes principaux. Paris est à cette époque le cœur du monde culturel et plus particulièrement Montmartre. Qu’ils viennent d’Espagne, Hollande, Russie ou Pologne, qu’ils soient juifs fuyant les persécutions, ils fréquentent ce « village à part ». Alors, il n’était guère étonnant de croiser Max Jacob fasciné par la peinture de Picasso, Guillaume Apollinaire poète et critique d’art, Roland Dorgelès qui est un grand pourfendeur de la peinture moderne. Arrivent encore Alfred Jarry, André Derain, Pablo Picasso. C’est dans cette ambiance qu’Apollinaire présente Braque à Picasso et les deux peintres vivront à Montmartre dans une grande complicité.

            Avant l’enclenchement des hostilités, Paris connaît un foisonnement culturel inimaginable. Les écrivains publient des œuvres qui entreront dans l’Histoire comme Du côté de chez Swann de Marcel Proust, Le Grand Meaulnes d’Alain-Fournier, les Méditations philosophiques et Alcools d’Apollinaire. Paris est bien la ville phare de toutes les cultures. Et Philippe Bécade de noter que le rôle joué par les femmes dans ce bouillonnement n’est pas celui espéré.

            En 1914, Bourdelle produit une œuvre majeure, La mort du dernier Centaure. Francis Carco, André Gide, François Mauriac se révèlent au grand public avec la production d’œuvres qui marqueront le monde littéraire. Chagall, Soutine, Modigliani, Brancusi, Giorgio de Chirico survivent du côté de Montparnasse à "La Ruche", impasse de Dantzig, qui abritait les artistes juifs ayant fui l’Europe de l’Est. La guerre va éclater après l’assassinat de l’héritier du trône d’Autriche à Sarajevo et celui de Jean Jaurès au café du Croissant. Les artistes étrangers lancent alors un appel aux étrangers pour qu’ils s’engagent dans la Légion Étrangère : c’est le cas de Moïse Kisling, le juif polonais qui, gravement blessé, obtiendra sa naturalisation, ou de Zadkine qui y entre en 1916 et de bien d’autres. De son côté, Matisse offre ses services pour partir au front : il lui est sagement conseillé de continuer à peindre. Guillaume Apollinaire, lui, s’engagera dans la Légion Étrangère… trouvant au début la guerre « plutôt romantique » avant de connaître l’horreur des tranchées qu’il décrira dans Calligrammes et d’être gravement blessé.

            Les artistes montalbanais ne sont pas en reste comme, par exemple, Lucien Cadène qui est gravement blessé en 1915 et qui sera amputé d’une jambe. Et aussi François Desnoyer s’engage chez les poilus ; il sera fait prisonnier en 1917 ; ou encore Louis Vidal. Du côté des musiciens, Maurice Ravel, affecté au transport de troupes, parcourra la «  voie sacrée » à Verdun.

Si certains écrivains (Dorgelès, Barrès, Péguy, Claudel, Bernanos) veulent laver l’affront de 1870, Henri Barbusse, Romain Rolland, Roger Martin du Gard, Jean Giono, Jean Guéhenno, Céline, Drieu La Rochelle se rangent dans le camp des "pacifistes".

            Alain-Fournier était venu, en 1913, en manœuvres au camp de Caylus. Il tombera, comme Péguy, au cours des premiers combats. Genevoix et Giraudoux seront gravement blessés. Guéhenno avoue un sentiment de culpabilité et un manque de courage. Drieu La Rochelle est blessé par deux fois et fait partie de la désastreuse expédition des Dardanelles. Céline dans son Voyage au bout de la nuit considère la guerre comme un non-sens absolu. Blaise Cendrars, blessé, est amputé du bras droit en 1915 et écrira un texte bouleversant, La main coupée. Montherlant sera atteint par sept éclats d’obus dans les reins. André Breton, étudiant en médecine, s’interroge sur la guerre, rejoint successivement par Aragon, Soupault et Éluard ; ils fonderont le surréalisme basé sur le principe du « plus jamais ça ! »

1918 : la Grande Guerre va toucher à sa fin. Joë Bousquet, jeune poète languedocien, est "brisé" par une balle qui le rend paraplégique. Malheur supplémentaire : l’Europe est frappée par un virus épouvantable ; ce sera l’épidémie de grippe espagnole qui provoquera la mort de 2,3 millions d’Européens dont celle de Guillaume Apollinaire et d’Edmond Rostand.

            La conférence de Philippe Bécade a été agrémentée d’interludes musicaux "de circonstance" : chansons d’époque comme la célèbre Madelon, donnée par Marie Petit (soprano)- et Clément Mathieu (baryton martin), tous deux de la classe de chant du Conservatoire de musique de Montauban et elle s’est terminée par une pièce de Debussy interprétée par Mme Katia Nemirovitch-Dantchenko pour le plus grand plaisir du nombreux public auquel le Président de l’Académie souhaita de joyeuses fêtes de fin d’année.