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« FESTOS de l'ESCOLO CARSINOLO »

à Montauban le 4 juin 1905

C'est un dimanche et, pour la première fois, Montauban connaît la Fête des Fleurs (Jocs Flourals) des félibres querci­nois, dix ans après la fondation de L'Escolo Carsinolo.

Depuis qu'en 1830 Jacques Boé dit Jasmin, poète-coiffeur d'Agen, a publié ses Papillotos, dédiées à Frédéric Mistral, la langue d'oc revêt ses lettres de noblesse. Les Agenais ont retenu ces deux vers, gravés dans la mémoire de chacun :

« 0 ma lengo tout me zou dit,
Plantarèy uno estèlo à toun froun encrumit !... »
(« O ma langue me dit tout,/Je planterai une étoile à ton front obscurci »).

Quelques années après, en 1842, l'historien Mary-Lafon, originaire de Lafrançaise, fait paraître son Tableau historique et littéraire de la langue parlée dans le Midi de la France et conçue sous le nom de langue romono-provencale, suivi deux ans plus tard des quatre volumes de son Histoire politique, religieuse et littéraire du Midi de la France, depuis les temps les plus anciens jusqu'à nos jours. C'est la conscience du Midi qui est révélée, en même temps que les facettes de son identité : historique, géographique, linguistique et littéraire.

En 1850, le poète-meunier Jean Castéla, « moulinié de Sen­-Peyre », et plus tard de Loubéjac, publie ses «  Farinals  » , pré­facés par Mary-Lafon. Selon la légende, c'est quelques-uns de ces feuillets, placés par le hasard sur le chemin de Perbosc, qui lui font prendre conscience de la langue d'oc. Avec Augustin Quercy, auteur de « risèyos », poèmes humoristiques regrou­pés dans le recueil posthume «  Camrosos carsinolos », Montau­ban connaît des heures de liesse, notamment avec les « Festos felibrencos e cigalièros en l'aunou d'Ingres » au cours des­quelles Perbosc prononce son premier poème, le Brinde al Carci e a sous Félibres pourtat al banquet del 11 d'ost de 1890 . Parmi eux, est cité Hippolyte Lacombe, auteur de la « Caussadenco » et du livre intitulé Las Lambruscos de la lengo d'Aquitanio, paru en 1879. L'impulsion est donnée pour décider de la création d'écoles locales : ils sont sept à fonder le 10 novembre 1895 « L'Escolo Carsinolo » et à élire Augus­tin Quercy « capiscol ». Mais il est emporté en 1899 par la maladie de la tuberculose, suivi d'Hippolyte Lacombe l'année d'après. Ils seront les grands absents, le 4 juin 1905, des « Fes­tos de l'Escolo Carsinolo ».

C'est sous ce titre s'étalant sur cinq colonnes à la une et sur deux pleines pages, que les rapporte en langue d'oc La Tri­bune du Sud-Ouest du 11 juin 1905. L'Echo de Tarn-­et-Garonne du 10 juin fait état de la « Fête des Fleurs de l'Escolo Carsinolo ». La Dépêche du 7 juin et L'indépendant du 10 juin mentionnent également la réussite des « Fêtes de l'Escolo Carsinolo ». Qu'en a-t-il été ?

A deux heures et demie, une assistance nombreuse se presse dans la grande salle de l'Hôtel de Ville de Montauban. Emmanuel Auréjac, « capiscol », ouvre la séance publique en remerciant de leur concours les personnalités du département. Puis le félibre majoral Antonin Perbosc prononce un long discours, rappelant l'historique de la langue d'oc, ce trésor le plus précieux amassé au cours des siècles, et qui doit être conservé : c'est l'œuvre du Félibrige. L'autre devoir est de purifier l'écrit comme on désherbe un jardin : ce doit être l'oeuvre de l'Escolo Carsinolo, et Perbosc salue le travail accompli depuis dix ans par cette école.

Ensuite, le félibre Rigal, professeur au lycée Ingres, et qui a remporté l'année précédente le premier prix de composition en langue d'oc au concours de l'Académie de Montauban, lit son rapport sur les Jeux Floraux, passant en revue les pièces couronnées et gratifiant leurs auteurs de conseils, non sans humour ni malice. Puis MM. Péfourque, Cluzel, Bouys­set, Séguéla, donnent lecture de plusieurs extraits, tandis que sont remises les récompenses pour les poésies : palme d'ar­gent offerte par le M. le Préfet Schrameck, médaille de ver­meil offerte par les sénateurs, médaille de bronze offerte par le Cercle du Progrès, et maintes cartes d'honneur. Il en va de même pour la prose. Des intermèdes musicaux sont assurés par Louis Py au piano, accompagnant MM. Tesseyre, Delgal qui interprètent « Lou Bouiè » et Carroul « La Carsinolo ».

En soirée, à neuf heures, ceux de L'Escolo Carsinolo se retrouvent dans le salon du Cercle du Progrès, aimablement prêté par le président Jules Quercy, en présence de M. Capé­ran, député-maire. Le « capiscol » Auréjac porte un toast en l'honneur de L'Escolo Carsinolo, suivi de Rigal, son second, qui le porte au Quercy, de Bonneville de La Tribune, pour les journalistes, de Bouysset, Cluzel, les frères Féral... et M. Capéran qui lève son verre au Midi, utilisant l'idiome local comme il se doit. M. Forestié enfin, salue le doyen Castéla qui n'a pu les rejoindre, avant que ne fusent des airs de toutes parts, dont La Mountalbaneso, bien évidemment. Tous les échanges se déroulant en langue d'oc, l'heure est venue de se dire « Adissiatz ! » et « A l'annado que ben ! », se promettant de répandre « lou parladis » ainsi qu'y invitait Léon Bouysset dans son « Cant per l'Escolo Carsinolo » dont on ne peut oublier le refrain : « Lou parladis de nostro maire ». (Le par­ler de notre mère)

Al founl del cor enracinat (Au fond du coeur enraciné)
Canto lou soulel del terraire (Chante le soleil du terroir)
Païs d'amour, de libertat ! (Pays d'amour, de liberté !)

L'élan est donné et, le samedi soir 23 septembre 1905, les Parisiens de Tarn-et-Garonne en villégiature à Montauban et dans les environs se regroupent dans les salons de l'Hôtel de France, pour « une charmante fête », ainsi que le rapporte La Tribune. Parmi les personnalités présentes, citons M. Camille Guy, gouverneur du Sénégal, M. Capdepic, adjoint au maire de Montauban, le docteur Rabaud de la Faculté de Paris, M. Teissié-Solier, maire de Finhan, le peintre-lithographe Firmin Bouisset, le graveur Delzers, le baryton Carroul, les félibres Rigal et Bouysset, les journalistes du Petit Parisien et du Temps MM. Ferbeyre et Bergougnan... Ce dernier trace un éloquent portrait de M. Guy, dont Montauban n'a pas perdu le souvenir. Le gouverneur du Sénégal répond par une causerie sur cette colonie, sans oublier quelques souvenirs de son Tarn-­et-Garonne. Léon Bouysset se lève à son tour pour dire un long poème en langue d'oc, rendant hommage à son Quercy. Puis c'est à Rigal que l'on demande d'intervenir « en patois » : il y va de son attachement au terroir et à L'Escolo Carsinolo ! Il revient au couple Carroul, suivi par d'autres compatriotes musiciens, de clore en chansons cette mémorable soirée.

D'autres fêtes sont organisées par L'Escolo Carsinolo en des occasions appropriées. Retenons celle de la commémora­tion du centenaire de la naissance de Mary-Lafon à Lafran­çaise, le dimanche 2 juillet 1910. A cette occasion, le « capiscol » Rigal offre à la municipalité le buste de Mary­-Lafon, oeuvre signée Félix Bouisset, en plus de la plaque com­mémorative placée sur la façade de la maison natale, à laquelle est associée l'Académie de Montauban. C'est son président, M. Bourchenin, qui célèbre l'oeuvre savante, immense et diverse de Mary-Lafon, avant que M. Raoul Pradel, sous-secré­taire d'état aux Beaux-Arts, délégué de la Société Ingres, apporte au grand écrivain le salut des déracinés de Paris. Au nom des amis de Mary-Lafon, M. de Beaurepaire-Froment salue celui que Paris a surnommé « le Midi fait homme ». M. Rigal insiste sur l'érudition de celui qui a consacré sa plume et sa fortune à faire connaître le Midi. Enfin M. Péfourque dit son ode en langue d'oc, qui produit une forte impression. A quatre heures, la séance des Jeux-Floraux permet à M. Allanche de donner un superbe rapport. Enfin, à sept heures, débute le banquet de trois cents couverts, présidé par M. Char­don, préfet de Tarn-et-Garonne, au cours duquel MM. Perbosc, Rigal et Gardes, pour ne citer qu'eux, s'expriment en langue d'oc. Un feu d'artifice et un bal d'un entrain endiablé conti­nuent cette fête à laquelle, durant la journée, le 20e d'Infante­rie a donné les meilleurs morceaux de son répertoire.

L'année suivante, La Tribune du jeudi 19 octobre 1911 consacre ses quatre pages à l'« Inauguration du Buste d'A. Quercy » sous le titre évocateur « Nos Fêtes Félibréennes ». Le buste est l'oeuvre de l'ami fidèle Antoine Bourdelle qui prononce son discours « Hommage à un Félibre », au Jardin des Plantes de Montauban où le monument a été inauguré le dimanche précédent. A la suite de Rigal, « capiscol » de L'Escolo Carsinolo, M. le maire Capéran salue le poète, tout comme M. Mathet pour l'Académie de Montauban et M. Per­bosc qui a signé la préface du recueil Camrosos Carsinolos (Coquelicots Quercynois) dont il vient d'assurer la publication, avec l'aide du frère de Jules Quercy qui a rassemblé les poèmes divers. Prennent également la parole Marius Bonne­ville, au nom de la famille, M. Sourreil, « capiscol » de L'Escolo Moundino et Paul Prouho pour la Lauzeto Rabastinholo, venus en voisins. Les Jeux Floraux qui suivent permettent à Louis Allanche, de la Cloucado de Moissac , de donner un rap­port érudit du concours. La soirée se termine par un banquet félibréen où la langue d'oc est très présente, et la Mountalbaneso d'Armand Saintis invite les convives à se rendre Place Nationale où un orchestre est prévu. La veille, au théâtre municipal, la fête a débuté par des interprétations de « risèyas » d'Augustin Quercy, telles la Saoumeto de Barraquet ou L'Affa de Pètabouèro, ainsi que des chansons écrites par le poète et adaptées par Saintis pour la partie musicale, qui ont pour titre : Margarideto, Dono-me ta maneto et le ravissant N'aimi que tu.

Depuis 1905 paraît L'Almanac Carsinol, imprimé chez Bonneville, au 52 de l'avenue Gambetta à Montauban, men­tionnant les foires et marchés du département, et accordant une bonne place à la langue d'oc puisqu'il publie « Countes, poezios e prouverbes en Lengo Carcinolo ». Des autres mani­festations, nous pouvons retenir celle du dimanche 16 juin 1935, où Montauban-en-Quercy met en place les « Fêtes du centenaire de la naissance de Léon Cladel ». L'Académie de Montauban et L'Escolo Carsinolo sont représentées par Pierre Gardes et Frédéric Cayrou. Ce dernier préside la séance de rentrée de L'Escolo Carsinolo du 17 octobre 1953, « prélu­dant aux fêtes du centenaire de la naissance du félibre Augus­tin Quercy », lesquelles se déroulent le dimanche suivant.

En 1961, le dimanche 30 octobre, Pierre Gardes, « capis col » de L'Escolo Carsinolo rend hommage à Antonin Per­bosc, pour le centenaire de sa naissance à Labarthe-en-Quercy, où un chêne et une plaque apposée sur l'entrée de la mairie perpétuent le souvenir du « Père de l'Occitan ». Pierre Gardes est le dernier « capiscol » de L'Escolo Carsinolo, laquelle s'éteint avant de fêter son centenaire, mais qui revit chaque année à travers la séance de mai que lui consacre l'Académie de Montauban. Dernièrement, le dimanche 16 mai 1999, elle s'est rendue à Lafrançaise, sous la conduite du président Pierre Blanc, pour commémorer le centenaire de la mort d'Augustin Quercy : une plaque a été apposée sur sa maison natale qui n'est autre, effet du hasard, que celle de Mary-­Lafon.